Il est tombé deux fois
- Valerie Lesage
- 5 oct. 2021
- 3 min de lecture
Louis Garneau, l'histoire d'une chute et d'un redressement

Admettre qu’on est tombé, c’est peut-être prononcer les mots les plus difficiles qui soient pour un entrepreneur, éternel optimiste, qui a la foi en ses rêves tatouée sur le cœur. Louis Garneau, qui est passé au bord de la faillite récemment, transmet son expérience avec une transparence inouïe dans le livre Je suis tombé deux fois, dont je suis l’auteure.
C’est une incursion dans le quotidien d’un entrepreneur en déroute qui parvient finalement à redresser son guidon. L’histoire raconte comment la chute s’est produite et comment l’entrepreneur a pu remonter en selle. Il n’existe pas beaucoup d’ouvrages au Québec qui explorent en détails ce type d’aventure, qui fait pourtant partie du risque entrepreneurial. La santé psychologique, l’accident physique, les relations de travail toxiques, le retard numérique et la mauvaise vue sur les finances font toutes partie des causes de la chute. En filigrane, l’histoire met aussi en lumière l’échec d’une transition intergénérationnelle de l’entreprise, autre sujet sur lequel on n’a pas l’habitude de se pencher, sinon pour relater, statistiques à l’appui, que la majorité des transferts familiaux échouent. Le pourquoi et le comment, c’est un tabou majuscule!
Louis Garneau raconte qu’il n’a pas su être un bon coach pour ses enfants, qui travaillaient tous dans l’entreprise au moment où elle s’est retrouvée au bord du précipice. Il rêvait depuis toujours de rassembler sa famille pour assurer la pérennité de l’entreprise fondée avec son épouse en 1983 dans le garage paternel. Il est un homme de racines et un homme de clan familial. Même son père, quand il a pris sa retraite des forces policières, a travaillé chez Garneau, jusqu’à un âge très avancé. Mais voilà, entre le rêve de passer le relais aux enfants dans l’harmonie et la réalité avec laquelle il faut composer, il y a un monde que Louis Garneau ne soupçonnait pas.
Qu’est-ce qui a mal fonctionné? L’entrepreneur, ex-champion cycliste, dit avoir pris le virage trop rapidement, ce qui a fait tomber le peloton familial. Dans les faits, l’entreprise enregistrait déjà un bilan à l’encre rouge quand il a installé son fils aîné à la direction générale. L’entreprise avait perdu deux clients majeurs, des chaînes de détaillants qui avaient fait faillite, et c’est en partie ce qui a plombé les finances de Garneau.
"Est-ce une bonne idée de confier les commandes d’une compagnie en difficulté à un jeune homme de 27 ans encore peu entraîné aux affaires? Imaginez laisser un 747 moteurs éteints à un jeune pilote en lui demandant d’atterrir sans casse. Ou envoyer aux Olympiques un athlète qui n’aurait d’autres victoires que celles remportées sur le circuit provincial. Dans tous les cas, malgré le talent, malgré la détermination, malgré le désir de performer, et même de rendre fier son père, c’était une mission impossible."
L’aveu est de taille. Le regret est majuscule. Et si c’était possible, Louis Garneau referait le fil de l’histoire pour épargner l’épreuve à son aîné et à ses autres enfants, qui ont été pris dans la tourmente et les conflits.
Vous vous demandez pourquoi il a confié la mission impossible à sa relève? La maladie a frappé, un burnout sévère qui a brouillé les cartes. Et comme le chef n’était pas entouré à ce moment de leaders solides et expérimentés, il n’a vu de solution qu’en son fils aîné. Ce que dit Louis Garneau, ce n’est pas que son fils a causé les dommages à l’entreprise, mais bien que lui, comme chef, a brûlé les ailes de sa relève en confiant des responsabilités trop grandes, trop vite, dans un contexte trop hostile.
Matière à réflexion ici. Plus l’entreprise est complexe - ici, designer, manufacturier et distributeur, puis présence sur les marchés internationaux - plus il faut de temps pour installer solidement une relève. Le bâtisseur a appris les choses à mesure que son entreprise a grossi. Le releveur, lui, commence sa carrière dans un terrain de jeux beaucoup plus vaste, avec un niveau de complexité nettement supérieur. Le fondateur a beau vouloir prendre son temps et procurer de la formation à ses jeunes pousses, la vie peut parfois jouer des tours. Un des apprentissages de l’histoire de Louis Garneau, c’est l’importance, comme chef, de s’entourer d’une équipe expérimentée prête à prendre les commandes en cas de force majeure. Une équipe qui peut l’aider aussi à faire émerger la génération suivante dans plus d’harmonie, en l’accompagnant et en lui proposant de grandir une étape à la fois. Aussi, il arrive que le parent ne soit pas le meilleur coach pour ses enfants. Le reconnaître permet de confier le rôle à d’autres accompagnateurs, qu’il faut cependant bien choisir.

Bravo pour la transparence et l'honnêteté. Cette histoire devrait être enseignée dans toutes les écoles de gestion.